: Durant quatre années, entre juin 1940 et juillet 1944, Georges Mandel, comme d’autres anciens dirigeants de la Troisième République (Blum, Daladier ou Reynaud), a été la cible de la collaboration d’État entre le régime de Vichy et l’Allemagne nazie. Très vite privé de liberté, il commence à l’été 1940 un véritable parcours de détention : placé en résidence forcée, il a été interné puis emprisonné dans une forteresse avant de connaître la déportation en Allemagne et le système concentrationnaire nazi. Il a par ailleurs connu plus d’une dizaine de lieux de détention, ce qui a occasionné de multiples transferts, toujours mis en scène par le pouvoir vichyste et par la police allemande (SIPO-SD). Le but de cet article est de montrer, à partir des fonds privés déposés par la famille Mandel, pourquoi l’itinérance est un mode original d’application de la peine pendant l’Occupation. Dans le cas de Mandel, cette itinérance est sans aucun doute la plus destructrice de toutes : longtemps
: Dans cet ouvrage tiré de son travail d’habilitation à diriger des recherches, Marie Houllemare fournit une étude à la fois ample et minutieuse de la justice pénale dans l’empire colonial français au XVIII e siècle. Avant la guerre de Sept Ans (1756-1763), cet empire compte le Canada, la Louisiane, la Guyane, la Martinique, la Guadeloupe, Saint-Domingue (Haïti), l’île Bourbon (la Réunion), des comptoirs indiens comme Pondichéry et Chandernagor – autant de colonies explorées dans l’ouvrage, ainsi que l’île de France (Maurice) et des comptoirs sur la côte ouest du continent africain. L’ouvrage s’appuie sur un corpus impressionnant d’archives produites par les institutions coloniales ou leurs agents dans ces différents territoires et en métropole : arrêts des conseils souverains (puis supérieurs) des différentes colonies ; divers documents privés, publics ou imprimés produits par des professionnels de la justice ; dossiers de procédure constitués par les tribunaux coloniaux et transmis
: On se propose d’analyser ici le film de Ben Younger Les Initiés : un thriller financier grand public. Le film illustre des observations faites en sociologie des marchés financier et sociologie du crime en col blancs. Il relate le quotidien d’une agence de courtage qui travaille sur le marché hors-cote. L’agence pratique la vente forcée auprès d’Américains moyens qui épargnent pour financer les études de leurs enfants, leur retraite. Les courtiers entretiennent les clients dans l’illusion qu’ils ont intérêt à placer leurs avoirs dans des entreprises inconnues, mais qui pourraient rapporter gros comme à la loterie. Manipulant les cours de Bourse, l’agence crée une demande pour des titres en fournissant de fausses informations contribuant à ruiner les épargnants. Le réalisateur suggère que sur le marché hors-cote, les pratiques ne sont pas à l’opposé d’une finance régulée, mais se situent dans le prolongement d’autres pratiques délictueuses qui ont cours sur les marchés
: En 1806, au mois de mai, à Paris, le cadavre d’une femme, entièrement dénudée, le visage camouflé sous des haillons, les membres liés, est découvert, en pleine rue, par des policiers au milieu de la nuit. Sur le moment, il s’avère impossible de l’identifier et par la suite l’inconnue de la rue des Anglais restera une enveloppe corporelle anonyme. L’enquête est confiée à des hommes : juge d’instruction, policier, personnel de la morgue, mais l’historien Bruno Bertherat, spécialiste reconnu de l’histoire du crime et de l’institut médico-légal parisien, ne dispose ni du procès-verbal de levée du corps ni de l’acte de décès ni d’autres documents qui auraient permis de s’approcher au plus près de son existence passée, d’entrevoir ses pensées et ses aspirations, de saisir ce qui s’était passé cette nuit-là. Il ne reste qu’un très modeste « tombeau de papier ». Ce destin saccagé fait songer à d’autres cadavres de femmes découverts dans les rues ou les appartements parisiens pendant une
: Le ch'teau de Tarascon-sur-Rhône a servi de prison du XVIe au XXe siècle. Les prisonniers détenus dans le ch'teau sont majoritairement des marins et un grand nombre d’entre eux gravent les murs de navires et de signatures. La principale production de ces gravures murales navales se positionne aux XVIIe et XVIIIe siècles, période durant laquelle plusieurs combats navals se déroulent contre l’Angleterre et de nombreux marins anglais sont
: Les graffitis de deux b'timents de statuts différents, une prison à Montélimar et un hôtel de ville à Ch'tillon-en-Diois, sont étudiés et comparés. La plus grande partie d’entre eux est réalisée pendant les XIX e et XX e siècles. À Montélimar, les thèmes des graffitis sont classiques (nom, temps, mouvement) mais ne sont pas nombreux. À Ch'tillon, ce sont aussi des noms et des dates mais ces dernières indiquent la “classe” : la revendication et l’appartenance à un groupe de classe d’'ge au moment de son admission au service militaire. On y observe aussi des gravures appartenant au corpus iconographique dit schématique linéaire alors que celui-ci est habituellement réservé aux graffitis dans des grottes. Les raisons d’une différence des thèmes dans l’un et l’autre lieu sont
: Le ch'teau de Tournon (Ardèche) a été transformé en prison pendant 250 ans, jusqu’à 1934. Prisonniers de la justice ordinaire ou prisonniers religieux au régime d’enfermement spécifique, ils sont des milliers à avoir connu les cachots du ch'teau, alors entièrement dédié à cette fonction. Toutefois, comme de nombreux lieux d’enfermement, cette fonction carcérale a disparu de la mémoire collective. C’est par l’étude des graffitis carcéraux de ce site que l’histoire carcérale se découvre à nouveau et que les prisonniers livrent leurs ressentis, leurs craintes du temps qui passe et de la mort sociale. Ces graffitis nous rappellent qu’ils peuvent non seulement être une source utile pour comprendre l’organisation de l’espace carcéral mais aussi être un accès aux pensées intimes des prisonniers. Ceux-ci trouvent dans l’acte graphique un moyen d’expression direct et intuitif, dans une démarche personnelle, par le dialogue avec les autres détenus, ou bien en s’adressant directement à
: « Pierre sy Languis » peut-on lire dans la cage d’escalier de l’ancienne prison de Saint-Maximin (Var). Le graffiti a été écrit au XVIII e siècle, il est succinct et pourtant riche de sens. La première et la troisième personne sont confondues comme si le détenu se regardait ou regardait son double. Le message est introspectif. Toutefois, le lecteur de cette phrase est lui-même impliqué dans l’action puisqu’il voit l’état dans lequel se trouve Pierre, auteur de l’inscription, comme s’il était question d’une coprésence. Le message est conatif : il inspire l’empathie. La forme est pronominale : Pierre y ressent sa situation et le lecteur ressent ou est censé ressentir ce qu’il éprouve. Bien entendu, c’est le languissement qui est au cœur de l’action ou plutôt de l’inaction puisqu’on comprend que Pierre est désœuvré, immobile et qu’il s’ennuie. Il se morfond du fait de l’absence ou de l’espérance de quelque chose ou de quelqu’un : retrouver sa liberté bien sûr, réaliser une activité,
: L’analyse d’un registre contenant les mesures disciplinaires prises à l’encontre des prisonniers de la maison d’arrêt de Grasse permet de retracer les différentes infractions commises en détention entre 1922 et 1939. La prison est censée punir et corriger le condamné par la privation de liberté, le respect des règles et le travail. Or, ce registre révèle que la vie en milieu carcéral est également faite d’insoumissions. Par le tapage, les dégradations, les trafics en tout genre, la fabrication d’objets ou encore les violences, les prisonniers tentent de faire face au système
: Contrairement à l’idée qu’on en a hors des murs, le monde carcéral n’est pas homogène. Nous postulons que les graffitis de prison ne le sont pas non plus. L’écriture comme la parole y est calculée. On écrit et on prononce souvent des non-dits, des injonctions paradoxales. Les messages inscrits sur les murs sont des chronotopes : des éléments qui n’ont un sens précis qu’en fonction du moment de l’incarcération de leurs auteurs et du lieu qui les accueille. Les graffitis sont concis mais beaucoup d’entre eux relèvent de l’autobiographie même s’il s’agit de bribes de mots et de morceaux de
: De 1978 à 1983, une recherche universitaire nous a conduits dans la Drôme à la recherche de la mémoire d’événements majeurs survenus sur une longue durée depuis les dragonnades contre les Huguenots après la révocation de l’Édit de Nantes jusqu’à l’insurrection républicaine qui a fait suite au coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte du 2 décembre 1851 et aux combats de 1944. Au cours d’entretiens enregistrés l’étude ethno-historique a réuni un ensemble de récits transmis oralement par la mémoire familiale. L’analyse de ce corpus, en écho à celle d’autres sources (archives publiques et privées, objets, graffitis) a permis de mesurer le rôle joué, notamment par la tour de Crest, dans la perception de l’histoire chez les personnes enquêtées. Prison religieuse et prison politique, instrument de la normalisation religieuse et du maintien de l'ordre depuis le XVII e siècle, ce monument apparaît encore comme le symbole de la persécution antiprotestante et de la répression
: À Besse-en-Oisans, à 2169 m d’altitude, une dalle de schiste porte un ensemble de gravures se rapportant à une période critique du protestantisme régional. Il nous a été possible d’identifier des noms de protestants (artisans ou ministres) dans les années de brimades et restrictions précédant la Révocation de l’Édit de Nantes. Nous avons pu reconstituer, pour certains, par des recherches en archives et bases de données, quelques étapes dans leur exode vers les Électorats
: La période carcérale de la tour de Crest, prison d’État depuis le XVII e siècle, est intimement liée à l’histoire de l’enfermement politique : les populations protestantes du Dauphiné y ont connu la violence de la politique religieuse des rois de France. Durant la période de la révocation de l’édit de Nantes, la prison intervient comme un instrument de conversion et de pression à l’encontre des populations de Nouveaux Convertis. Cette étude explore la résistance des prisonniers huguenots face à la justice des hommes à travers les graffitis laissés sur les murs de la salle 7 de la tour de Crest. Loin de réduire au silence les Nouveaux Convertis, les murs de la prison sont au contraire devenus des catalyseurs d’expression de leur identité et de leur foi. À travers ces actes graphiques, ils portent la piété des détenus et l’affirmation de leur appartenance à une communauté confessionnelle. Au-delà de cette affirmation identitaire, les graffitis offrent un récit alternatif à la justice
: Coordination : Loraine Chappuis (Damoclès, université de Genève) et Hélène Duffuler-Vialle (Centre d’Histoire Judiciaire, université de Lille) Présentation La revue Criminocorpus lance un appel à contributions pour un dossier consacré aux relations entre prostitution, droit et justice, depuis la fin du Moyen Âge jusqu'à la période contemporaine. L’histoire de la prostitution a émergé en France à la fin des années 1970-1980, au terme de la lente quête de légitimité scientifique de l’histoire de la sexualité. Trois ouvrages pionniers, Les filles de noces (1978) d’Alain Corbin, La prostitution et la police des mœurs au XVIIIe siècle (1987) d’Erica-Marie Benabou et La prostitution médiévale (1988) de Jacques Rossiaud, érigent la prostitution en sujet d’histoire en France, tandis que, en Angleterre à la même époque, ce sont les travaux de Frances Finnegan, Poverty and Prostitution: A Study of Victorian Prostitutes in York (1979) Judith Walkowitz, Prostitution and Victorian Society: Women,
: Rarement un mot n’aura condensé avec autant de force le poids du regard collectif. Qu’il s’agisse de marquer au fer rouge, de flétrir par la rumeur ou d’assigner à résidence symbolique, l’infamie désigne un geste social et politique qui traverse les époques tout en se réinventant. Bien avant d’être codifiée par le droit, elle opère comme un stigmate durable que la justice peut consacrer ou combattre, mais dont elle n’est jamais totalement affranchie. Synonyme d’ignominie, d’avilissement et d’exclusion, elle renvoie à un jugement sur la fama , cette réputation qui fonde l’honneur dans les sociétés d’Ancien Régime et qui, une fois entachée, condamne socialement. C’est à l’exploration de cette notion, de ses usages historiques et de ses métamorphoses que s’attache le numéro 35 de la revue Histoire de la justice , dirigé par Basile Ader, Claude Gauvard et Denis Salas. Si la perspective foucaldienne est en filigrane de plusieurs contributions, ce volume, qui en réunit une vingtaine,
: Editors: Loraine Chappuis (Damoclès, université de Genève) et Hélène Duffuler-Vialle (Centre d’Histoire Judiciaire, université de Lille) Presentation Criminocorpus invites submission for a special issue on intersections of prostitution, justice and the law from the late Middle Ages to the present days. Historical research into prostitution in French academia started at the end of the 1970s, after the long struggle of the history of sexuality to acquire scientific legitimacy. Three major works – Les filles de noces (1978) of Alain Corbin, La prostitution et la police des mœurs au XVIIIe siècle (1987) of Erica-Marie Benabou and La prostitution médiévale (1988) of Jacques Rossiaud – marked this new research field in France, at the same as, in English-speaking research, the works of Frances Finnegan, Poverty and Prostitution: A Study of Victorian Prostitutes in York (1979) or Judith Walkowitz, Prostitution and Victorian Society: Women, Class and the State (1980) established the field. In
: L’étude proposée par Muriel Bonnaud est issue d’une thèse préparée sous la direction de Martin Aurell et soutenue en 2011. Entre les marches d’Anjou et de Bretagne au nord et la Saintonge au sud, la ch'tellenie de Bressuire est étudiée à travers sa justice. Les registres judiciaires du chartrier de Saint-Loup permettent d’interroger l’organisation de cette justice seigneuriale à la fin du Moyen Âge, son fonctionnement quotidien, souvent ordinaire, et la manière dont elle « entreprend de relever les défis qui se posent à cette société en proie aux troubles de toutes sortes » (p. 10). S’appuyant sur un travail de dépouillement considérable, l’analyse des données articule méthodes quantitative et qualitative. Les apports et les ajustements réalisés depuis la soutenance permettent de l’enrichir d’une bibliographie récente, même si le texte remanié n’évite pas toujours les répétitions et les imprécisions de vocabulaire. Au cœur de l’étude, les registres judiciaires se caractérisent par
: L’historiographie récente de la justice médiévale s’intéresse notamment à sa spatialisation et à sa monumentalisation, comme le montrent les travaux menés sur les fourches patibulaires, mêlant l’histoire et l’archéologie, ou les recherches menées sur les prisons. L’ouvrage d’Isabelle d’Artagnan s’inscrit dans la lignée de ces travaux, en se focalisant sur la place du pilori à l’époque médiévale. Cet ouvrage désormais indispensable est la publication remaniée de la thèse de doctorat soutenue par l’autrice en 2019. Après un point historiographique soulignant le manque d’étude à ce sujet, elle montre la nécessité d’analyser le pilori médiéval par une approche non seulement historique, mais aussi juridique et anthropologique. Il importe de rappeler la rareté des sources évoquant le pilori, qui permet tout de même à l’autrice de s’appuyer sur un corpus de plus de 500 condamnations à cette peine d’exposition, collectées à partir des dépouillements dans les archives parisiennes du
: La présente étude s’efforce de retracer l’évolution de la pensée doctrinale pénale européenne (Italie, Espagne, Allemagne, Pays-Bas, France) du XVI e au XVIII e siècle, à propos du crime de bigamie, dont l’étude a paru pertinente dans l’optique d’une étude du discours juridique, dans une perspective de genre. L’existence juridique du crime de bigamie, jusqu’ici peu étudié, dépend en effet principalement des écrits doctrinaux et l’étude s’efforce de repérer précisément les différences de discours à propos des hommes et des femmes. Il apparait ainsi qu’à partir de deux qualifications pénales différentes pour la femme et pour l’homme, trouvées dans les textes romains, la doctrine, constatant leur caractère inapproprié, élabore, au cours de l’époque moderne une infraction unique, sexuellement indifférenciée, tout en maintenant paradoxalement une appréhension genrée dans la mesure de la répression, conforme aux rôles sociaux attendus de la femme et de
: Inspiré de la Rome antique, le sénatus-consulte napoléonien est une norme juridique rédigée par le Sénat conservateur sous l’égide de Napoléon. Ce texte incarne une norme à la fois contra legem et contra constitutionem. La dissolution du mariage entre Napoléon et Joséphine est en effet contraire aux articles du Code civil relatifs au divorce par consentement mutuel. Les droits de Joséphine sont bafoués. Par ailleurs, ce sénatus-consulte viole l’article 14 de la Constitution impériale du 28 floréal an XII (18 mai 1804) qui prévoit l’établissement d’un statut relatif à la famille impériale. Ce dernier, en date du 30 mars 1806, interdit le divorce à tous les membres de la famille impériale. De telle violations sont justifiées par la nécessité : la continuité de l’Empire est conditionnée à la naissance d’un prince impérial. Joséphine serait responsable de l’absence d’héritier m'le selon l’Empereur et le Sénat. Le sénatus-consulte, arme politique de l’Empereur, franchit alors un nouveau
: Cet article s’attarde sur la notion de vol et plus particulièrement sur l’une de ces circonstances aggravantes, le vol dans une auberge. Alors que la loi du 16 décembre 1799 prévoit l’aggravation de la peine si le vol est commis par “le maître ou la maîtresse d’auberge”, le Code pénal de 1810 reprend cette circonstance, tout en la masculinisant puisque le terme “maîtresse” disparaît. L’étude du texte et des débats démontre la performativité de la langue du droit et son rôle dans l’ordre du genre : la doctrine pointe un arrêt qui choisit la qualification de “vol domestique” et fait de l’épouse d’un cabaretier une “servante” et non la “maîtresse” – alors que rien ne s’y opposait. Sous la chape du masculin censément universel, les femmes sont invisibilisées et le statut qui ne leur est pas explicitement autorisé leur est
: À rebours d’une perspective androcentrée dominant les représentations historiques comme actuelles de la prison, cet article entend éclairer l’enjeu de la surveillance des femmes incarcérées au XIXe siècle. En effet, durant la Monarchie de Juillet, au sein d’une politique carcérale visant alors à séparer les détenu·es en fonction de leur sexe, est posé le principe d’une surveillance des femmes condamnées se trouvant dans les maisons centrales de force et de correction par des personnes de leur sexe. C’est ce que contribue à réaliser le règlement du 22 mai 1841 pour le service des Sœurs, en consacrant le recours à un personnel spécifique, des religieuses. Ce texte participe à la mise en place d’une organisation propre aux maisons centrales pour femmes, reconfigurant la fonction de surveillance en la distinguant de celle qu’exercent les gardiens dans les établissements pour hommes. Cet article éclaire les spécificités du rôle ainsi reconnu à ces religieuses. Sont créées, sur des bases
: Le principe d’encellulement individuel a été introduit en droit français par la loi du 5 juin 1875. Indissociable de la réforme du système pénitentiaire en cours au xixe siècle, ce modèle d’emprisonnement vise à remplacer les dortoirs collectifs par des cellules individuelles. De la Restauration à la IIIe République, ce changement de régime est plébiscité pour sa faculté à éradiquer l’homosexualité carcérale. L’obsession et la panique sexuelle suscitées par le « vice capital des dortoirs en commun » ressortent notamment des écrits de la science pénitentiaire, des enquêtes gouvernementales ainsi que des travaux et débats parlementaires relatifs à la genèse de la loi du 5 juin 1875. Construit historiquement sur un discours hétéronormatif, la cellule demeure un pilier juridique et architectural de la prison pénale
: La loi du 15 mars 2004 sur le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics est présentée par le législateur comme une simple application du principe de laïcité. Le titre de la loi ne mentionne en effet que la laïcité alors que les parlementaires insistent lors des débats sur l’égalité femmes-hommes, en affirmant que ce texte a pour objectif principal – si ce n’est le seul – de prohiber le port du foulard dans les établissements scolaires publics du premier et du second degré. Dès 2004, genre et religion supposée de femmes souvent racisées apparaissent ainsi curieusement liés. En s’appuyant sur la démarche intersectionnelle de Kimberley Crenshaw, et sur les postcolonial studies , cette critique de la loi de 2004, présentée comme « anti voile », et des discours qui l’entourent, permet de souligner l’existence d’une discrimination légale contre des femmes de couleur qui vivent une expérience discriminatoire spécifique,
: Les pensées écoféministes ont émergé dans les années 1970 pour mettre en lumière la domination commune au genre féminin et à la nature. S'élaborant pourtant à la même époque, le droit de l'environnement moderne ne semble pas avoir été influencé par ces courants. De même, à l'inverse du champ de recherche juridique anglophone, la doctrine française ne s'est que peu intéressée à ce croisement – alors que l'écoféminisme connaît un regain d'intérêt depuis quelques années. Cette contribution souhaite ainsi proposer quelques pistes de convergence possible entre certains discours écoféministes et des éléments ou tendances caractéristiques du droit de l'environnement, laissant aussi apparaître un potentiel critique à l'encontre de cette branche du
: Face aux revendications féministes qui développent une nouvelle approche du droit, une restructuration prenant en compte le féminisme prend un sens tout particulier dans les réformes de divers secteurs et notamment la refonte du droit des investissements internationaux. Notre article tentera d’analyser les fondements émergents d’une perspective féministe sur le droit international des investissements visant à réformer l’encadrement du système juridique des investissements internationaux. À cet égard, notre contribution analysera la réforme du droit international des investissements par le prisme de l’approche féministe et expliquera ses enjeux et ses orientations dans toutes les strates d’un tournant réformateur via une culture juridique propagée par une hétérogénéité de l’appréhension de l’approche
: Exceptées de rares initiatives, la rencontre entre l’histoire du droit et les études de genre est restée encore marginale. C’est pour combler le vide historiographique et fédérer chercheurs et chercheuses que le projet ANR-HLJPGenre a été conçu : destiné à analyser le droit par le prisme du genre, le projet s’est particulièrement attaché à l’étude de la loi formelle et du discours juridique. Les enjeux épistémologiques y tiennent une grande place et permettent de remettre en cause le mythe de la « neutralité axiologique », encore prégnant dans notre discipline. Parallèlement, l’étude de diverses approches méthodologiques ouvre des perspectives pour le renouvellement de l’histoire du droit. C’est dans ce contexte que s’est tenu, à Douai en 2023, le colloque international Discours juridique, genre et histoire. Gr'ce à l'interdisciplinarité et du décloisonnement des disciplines inhérents aux études de genre, des contributions issues du droit, de l'histoire, de la sociologie, de la
: Apart from a few rare initiatives, the encounter between legal history and gender studies has remained marginal. The ANR-HLJPGenre project has been designed to fill this historiographical gap and bring researchers together: it aims to analyse law through a gender lens, focusing on the study of formal law and legal discourse. Epistemological issues play an important role here, allowing us to challenge the myth of 'axiological neutrality' that still prevails in our discipline. At the same time, the study of different methodological approaches opens up perspectives for the renewal of legal history. It was in this context that the international conference Legal Discourse, Gender and History was held in Douai in 2023. Thanks to the interdisciplinarity and decompartmentalisation of disciplines inherent to gender studies, contributions from law, history, sociology, political science, linguistics and philosophy enriched the discussions. Some of their contributions, reworked and expanded,
: Cet article vise à analyser les préjugés et les biais de genre que des actrices de la justice – avocates et accusées – rencontrent dans l’espace viril du prétoire où les « codes » juridiques, linguistiques, sociaux sont masculins et où ceux qui jugent ne sont que des hommes. À partir du cas du tribunal criminel de Tunis du tournant des années 1910-20 aux années 1940, nous explorons les préjugés et biais rencontrés par les avocates et accusées soit pour rentrer dans le prétoire, soit en son sein, lors des débats et condamnations. Notre démarche consiste à traiter ces préjugés et biais de façon relationnelle, en articulation à la fois avec l’agentivité des actrices et le contexte de
: Dans le prolongement d’un premier ouvrage intitulé « Pour nous servir en l’armée » Le gouvernement et le pardon des gens de guerre sous Charles le Téméraire (1467-1477) , paru en 2014, Quentin Verreycken propose avec Crimes et gens de guerre au Moyen Âge d’élargir la focale autour de la question de la violence des soldats, en ajoutant à sa connaissance de la principauté bourguignonne l’étude et la comparaison des royaumes de France et d’Angleterre. Le livre est issu d’une thèse de doctorat réalisée à l’université catholique de Louvain et à l’université Saint-Louis de Bruxelles, soutenue en 2018. Exposant dans son introduction le cas d’une rémission, l’auteur part d’une supposée énigme et d’une incompréhension. L’énigme est celle du pardon accordé à des gens de guerre pour un crime théoriquement assimilé à une trahison. L’incompréhension est celle d’une historiographie (certes ancienne) longtemps troublée par l’attribution répétée de rémissions, soupçonnant en elle le signe d’un
: Si le terme de corps revêt des nombreuses significations, c’est bien le corps physique qui a retenu l’attention des concepteurs de l’ouvrage. Ils s’engagent alors à questionner sa dimension historique en s’intéressant à l’aspect pénal de celui-ci, en tant que réceptacle du pouvoir, qui, par la sanction dont il est l’objet, objectivise les valeurs sociales, distingue la violence juste de l’injuste et met ainsi en lumière la légitimité de l’action de l’État. L’ouvrage, issu d’un colloque international tenu à Bordeaux en 2016, présente un grand nombre de contributions en français, espagnol et anglais, tendant à offrir une pluralité de regard sur une longue période qui va du Moyen Âge à l’époque contemporaine. Les responsables de l’ouvrage sont parvenus à maintenir certains fils conducteurs, le principal étant sans doute celui de nuancer les lieux communs autour de l’évolution de la peine qui serait allée du corps à l’'me. Trois axes structurent le livre. La première partie étudie les
: Cet article est la présentation du procès pour sorcellerie de Regnault Robergeot (décembre 1480-janvier 1481) conduit par la justice temporelle de l’abbaye de Cîteaux, qui détenait cette compétence à Corcelles-lès-Cîteaux. Le document édité, conservé aux Archives départementales de la Côte-d’Or (11 H 450), contient le procès-verbal de l’interrogatoire du sorcier ainsi que la sentence le condamnant à être brûlé vif sur le bûcher. Ce procès, faisant suite à une première procédure (aujourd’hui perdue) menée par l’Inquisition dominicaine, offre un exemple rare de judiciarisation et de condamnation de la sorcellerie diabolique par l’ordre cistercien à la fin du Moyen Âge. Il donne ainsi l’occasion d’observer la circulation, la pénétration et l’adaptation de l’imaginaire du sabbat au cœur de l’ordre de Cîteaux. Il montre également que cette condamnation de la sorcellerie est intimement liée aux transformations de l’espace politique bourguignon à la fin des années 1470 ainsi qu’aux
: This article analyzes the witchcraft trial of Regnault Robergeot, which took place between December 1480 and January 1481 under the secular jurisdiction of Cîteaux Abbey in Corcelles-lès-Cîteaux. The edited document, preserved at the Departmental Archives of Côte-d'Or in France (11 H 450), includes the transcript of Robergeot’s interrogation and ultimately, his death sentence by burning at the stake. This case, preceded by a lost Dominican Inquisition investigation, offers a rare example of Cistercian involvement in prosecuting satanic witchcraft in the late Middle Ages. It reveals the spread and evolution of the concept of the Witches’ Sabbath within the Order of Cistercians. The trial also reflects Burgundy's political changes in the late 1470s and highlights the efforts of Jean de Cirey, head of the Order of the White Monks (1476-1503), to assert his authority and
: Le suicide a été diversement considéré chez les Anciens. Pour les Stoïciens, il est la conclusion d’un raisonnement plutôt que le résultat d’une émotion violente. À cet égard, plusieurs études historiques avaient déjà montré les raisons patrimoniales qui présidaient à certains suicides au début de l’Empire romain. Prolongeant cette perspective, mais avec une approche seulement juridique, cet article interroge la catégorie du taedium uitae, « dégoût de la vie », en tant que cause légitime du suicide en droit
: Issu d’une thèse de doctorat en histoire de l’art soutenue en 2015 et largement remaniée pour la présente publication, l’ouvrage, pénétrant, érudit et riche de plus d’une centaine d’illustrations, s’attache aux réactions visuelles et politiques de l’attentat raté, mais néanmoins meurtrier (dix-neuf morts et vingt-neuf blessés par la « machine infernale ») perpétré par Giuseppe Fieschi contre Louis-Philippe d’Orléans, le 28 juillet 1835, sur le boulevard du Temple à Paris. Deux parties composent le livre : la première reprend dans ses grandes lignes le récit imagé de l’attentat, tandis que la seconde considère ses suites, le tout à partir d’une mise en perspective « des séditions graphiques » (p. 14), des nombreux tableaux, de l’iconographie sur l’événement, mais aussi de sources d’archives, de la presse, des pamphlets ou encore des rituels monarchiques d’un régime de plus en plus affaibli par ce flot d’images et de textes contestataires qui l’oblige à adopter une attitude
: Alors que paraît l’ultime volume de la bande dessinée Paracuellos de Carlos Gimenez, qui raconte l’enfance martyre dans les orphelinats phalangistes, la publication du livre d’Amélie Nuq, tiré de sa thèse de doctorat, est une très bonne nouvelle tant pour l’historiographie de l’enfance que pour celle de l’Espagne franquiste. Car la connaissance scientifique des reformatorios , ces maisons de redressement, était jusqu’à présent limitée à des récits officiels émanant des congrégations religieuses qui en assuraient la direction. Malgré les difficultés, Amélie Nuq est parvenue à reconstituer un solide corpus archivistique pour deux de ces maisons : l’Asilo Duran de Barcelone et la Colonia San Vicente Ferrer de Valence. Outre les centaines de dossiers personnels des pensionnaires, elle a retrouvé les dossiers judiciaires correspondants. L’étude portant sur toute la période franquiste (1939-1975), l’historienne a également mené une enquête orale auprès d’anciens pensionnaires. Cette étude
: Coordination : Lucie Amir (Université Grenoble-Alpes), Loïc Artiaga (Université de Pau et des pays de l’Adour), Dominique Jeannerod (Queen’s University, Belfast) Présentation La représentation du crime et celle de sa résolution occupent depuis le XIX e siècle une place centrale dans la culture médiatique. La figure de Vidocq, ce criminel-policier dont la vie inspira des écrivains comme Balzac, Hugo ou Gaboriau, inaugure deux siècles de transactions entre faits et fiction. Dans la seconde moitié du XIX e siècle, l’émergence de la figure du reporter, avec ses « instructions latérales », modifie « la nature même du fait divers criminel, qui bascul[e] peu à peu de la description sauvage et pittoresque du crime à celle, plus méthodique et technique, de l’enquête ». Ces récits de crime accompagnent l’apparition progressive d’une rhétorique sécuritaire, au service d’États en phase de consolidation. L’image de la police est alors plutôt positive dans la culture médiatique, associant « images
: Proposal for a special issue of Criminocorpus , coordinated by Lucie Amir (Université Grenoble-Alpes), Loïc Artiaga (Université de Pau et des Pays de l’Adour), and Dominique Jeannerod (Queen’s University Belfast). Presentation Since the nineteenth century, the representation of crime and its resolution has occupied a central place in media culture. The figure of Vidocq—criminal turned policeman, whose life inspired writers such as Balzac, Hugo, and Gaboriau— inaugurated two centuries of transactions between fact and fiction. In the second half of the nineteenth century, the rise of the reporter figure, with his “lateral instructions,” altered “the very nature of the criminal news item, which gradually shift[ed] from the wild and picturesque description of the crime to the more methodical and technical description of the investigation.” These narratives of crime accompanied the gradual emergence of a security-oriented rhetoric, serving states in a phase of consolidation. The image of
: Parce que l’histoire de la justice ne saurait épuiser la multiplicité de ses formes, le recueil Faire justice se propose de renouveler, par le détail, l’éclairage sur un champ d’étude toujours fécond et captivant. Pour qui s’intéresse au fonctionnement des sociétés et aux relations qui les tissent – relations au pouvoir ou relations entre individus –, le prisme judiciaire est incontournable. Ce recueil permet d’en illustrer les enjeux majeurs, dans une large perspective temporelle, à travers l’examen détaillé de cas précis. Le premier apport de l’ouvrage est donc la particularité de son approche méthodologique. Faire justice rassemble non moins de 35 contributions (mentionnées dans cette recension de façon non exhaustive), chacune se basant en premier lieu sur la présentation d’un ou d’un couple de document(s), pour en proposer l’analyse et en étudier les significations. L’objectif du volume, annoncé par les deux mots du titre liminaire et confirmé dans l’introduction des
: Issu de sa thèse de doctorat, l’ouvrage de Kiran Mehta vient combler une lacune plutôt étonnante de l’historiographie : l’absence de monographie récente sur le système carcéral londonien durant la période charnière de la seconde moitié du xviii e et de la première moitié du xix e siècle. La dernière recherche portant en partie sur ce sujet est la thèse non publiée de Wayne J. Sheehan, The London Prison System, 1666-1795 , soutenue en 1975. À partir du cas londonien, Kiran Mehta renouvèle profondément le récit du recours croissant à la détention punitive et de la « soi-disant “naissance” de la prison moderne » (p. 5, notre traduction). S’inscrivant dans une dynamique nouvelle de l’histoire des prisons de plus en plus intéressée aux réalités de l’enfermement au xviii e siècle, cet ouvrage enrichit considérablement les questionnements plus traditionnels sur la transformation de la gestion de la criminalité et des pratiques punitives entre le xviii e et le xix e siècle. Cet apport important
: Enquêter sur les fourches patibulaires de la Gascogne médiévale revient à tenter de démêler des fragments d’archives si dispersés qu’il est bien difficile d’en établir un corpus incontestable. Toutefois, les comptabilités municipales conservées en Gascogne orientale jettent une lumière surprenante. À la fin du Moyen Âge, les fourches patibulaires y sont l’objet de contestations si denses que l’on en vient à se demander si leur fonction principale ne réside pas dans la preuve par tradition réelle de l’administration de la justice. Les gibets, plus que de suspendre les cadavres, accrochent en fait les juges à leurs devoirs et entravent paradoxalement l’essor de la délivrance des peines de mort, dans un contexte de contestation des souverainetés
: 9 juin 1940, la ville de Rouen tombe entre les mains des unités de la Wehrmacht. Dans le chaos des affrontements, du tumulte des armes et des incendies, l’armée régulière allemande commet plusieurs crimes racistes. Raflés dans la ville, des civils et des soldats en déroute sont rassemblés, puis passés par les armes. Ils ont tous un point commun, celui d’être d’origine africaine ou antillaise. Le livre de Guillaume Lemaître, Laurent Martin et Jean-Louis Roussel publié en 2022 aux éditions l’Écho des Vagues sous le titre Crimes de Guerre, Rouen, 9 juin 1940 , lève le voile sur l’histoire de ces individus tués par des soldats allemands pour des motivations racistes. Cet ouvrage leur redonne une dignité et une humanité. Comme l’indique d’emblée le titre de l’ouvrage, il s’agit de s’intéresser à un cas précis et de déployer les ramifications de cet événement. C’est dans un format court (136 pages), très bien écrit et illustré de documents inédits, que l’on suit pas à pas l’histoire et
: Ce dossier fait suite à un colloque tenu en juin 2022 à Lyon, sur le droit pénal et les crimes français en Algérie. En guise d’introduction, il importe ici de revenir sur la genèse de ce colloque. L’idée a germé lors d’un séminaire qui se tenait au mémorial des enfants d’Izieu sur le besoin de procès pénal en droit pénal international séminaire au cours duquel l’absence de grands procès pour l’Algérie (entre autres) avait été relevée. Que la mémoire des enfants d’Izieu nous amène à nous souvenir des enfants d’Algérie, voilà semble-t-il, un beau symbole à contrecourant des polémiques relatives aux concurrences des victimes et des mémoires. C’était en 2019. Emmanuel Macron avait jeté les premiers jalons de sa politique mémorielle en faisant remonter la guerre d’Algérie à la surface et envisagé des bribes de reconnaissance et de réparation (ce n’était pas le premier à le faire, d’autres responsables politiques l’avaient précédé). Après avoir qualifié la colonisation de crime contre
: Cet article tente de définir les viols « en temps de guerre » d’un point de vue non juridique, mais issu des sciences sociales : ce terme relève d’un cliché qu’il faut déconstruire pour mieux décrire les faits : les « viols systématiques » commis en ex-Yougoslavie (1991-95) sont différents en termes de sens politique et de pratique concrète de ceux qui sont décrits plus classiquement comme récompense et butin des guerriers en cas de victoire militaire. De plus, les « viols en temps de guerre » doivent être inscrits dans leurs contextes historiques, et aussi en situation en temps réel. Ces crimes sexuels doivent alors être envisagées comme des tortures relevant d’une situation d’impunité, dans une logique de domination ; ce sont des crimes de souillure où la honte et la culpabilité basculent du côté de la victime et dont l’usage politique délibéré en tant que tactique destinée à détruire le tissu social de la population civile ennemie est à investiguer de façon spécifique (comme par
: L’expérience du fils d’un militant nationaliste algérien torturé et liquidé par l’armée française durant la guerre d’indépendance, privé d’accès, comme tant d’autres, à la vérité et à la justice, est mise ici en perspective avec la gestion par le pouvoir de la mémoire de la guerre de libération. Les registres individuel et officiel de l’hommage aux héros morts pour la nation convergent largement ; pourtant ils sont aussi en tension dans la mesure où le FLN promeut un récit unanimiste et simplificateur sur le passé qui oblitère la complexité et les contradictions de la société algérienne. Le fils du martyr entend non seulement honorer son père, obtenir des informations précises sur les circonstances de sa mort, mais aussi rétablir l’honneur de sa
: Par l’effet des diverses lois d’amnistie adoptées en Algérie, le droit pénal s’est montré particulièrement silencieux à l’égard des crimes coloniaux. Mais, dans sa mise en œuvre comme dans sa philosophie, l’amnistie instituée à la fin de la guerre d’Algérie n’est pas une amnistie comme les autres. Contournant les exigences constitutionnelles, l’exécutif se fonde sur la loi sur les pouvoirs spéciaux (l’état d’urgence) pour recourir à des mesures dérogatoires qui s’inscriront durablement dans l’appareil normatif postcolonial et réalise ainsi le tour de force politique de procéder à une véritable « auto-amnistie ». On peut alors difficilement affirmer que l’amnistie en Algérie ait été un instrument permettant de sortir d’un cycle de vengeance en réconciliant les vainqueurs et les vaincus, comme il est de tradition qu’elle le soit. L’exécutif, construisant sa propre amnistie au travers de celle des forces de l’ordre qu’il a commandées, détourne ainsi la philosophie du mécanisme destiné
: Cette contribution explore les enjeux de la qualification juridique dans la poursuite et le jugement des crimes commis par les membres des forces armées françaises durant la guerre d’indépendance algérienne et la manière dont la Cour de cassation s’est refusée à retenir la qualification de crime contre l’humanité dans ce contexte pour justifier l’incompétence des juridictions françaises à l’égard de ces
: L’évolution du droit international a fait de la lutte contre l’impunité un des piliers de la non-reproduction des crimes. La torture pratiquée pendant la guerre d’indépendance algérienne fournit une étude de cas particulièrement exemplaire à ce titre. En effet, alors que la torture est restée illégale, elle est restée impunie et ce, pas seulement en raison de l’amnistie postérieure à 1962. Cette impunité a été dénoncée et combattue pendant la guerre elle-même, en France. L’histoire démontre par conséquent que l’enjeu de la punition de la torture et des réparations pour les victimes n’est pas anachronique ; il a été posé dans la temporalité même de la guerre. Revenir sur l’histoire de cette impunité met en outre particulièrement en valeur l’enjeu crucial qu’a constitué l’amnistie. Enfin, connaître ce qui a été fait et tenté permet de dresser un état des lieux utile. Si des impasses apparaissent, il en ressort également des voies potentielles pour
: Bien que plus limité et moins emblématique que celui dont a eu à traiter la Commission interaméricaine des droits de l'homme (CIDH), le contentieux de l’amnistie devant le juge européen n’en permet pas moins de rendre compte d’évolutions importantes qui tiennent principalement à l’érosion de la souveraineté et à l’emprise des droits fondamentaux dans le traitement de l’oubli et /ou du pardon. Après quelques hésitations, un point d’équilibre semble se dessiner à la lumière de la lutte contre l’impunité et la mise à l’écart corrélative des mécanismes entravant les enquêtes, les poursuites et la sanction des violations massives des droits humains. Contrairement à son homologue outre atlantique, la CEDH n’a cependant jamais totalement fermé la porte aux lois d’amnistie dont la validité pourrait bien être admise à la condition qu’elles s’inscrivent dans un processus de réconciliation
: Le passé colonial belge (re)surgit dans le débat public, des cénacles parlementaires aux prétoires, sans oublier les lieux d’action et de militance au sein de la société civile. La demande est forte d’effectuer un travail de justice, et plus largement de réparation face à ce passé. Cependant, le droit semble mal outillé pour répondre à ces enjeux. Il peut donner l’impression d’un déni de justice face à des actes du passé particulièrement odieux, notamment car il serait trop tard pour pouvoir en juger. La prescription en matière civile et pénale apparaît à cet égard impitoyable, notamment dans le cas particulier d’objets culturels. Bien que nécessaire pour garantir une forme de sécurité juridique et de stabilité sociale, la prescription pénale connaît toutefois quelques exceptions, principalement pour des crimes gravissimes. Mais une affaire récente invoquant des crimes imprescriptibles contre l’humanité lors de la colonisation belge semble pour l’instant infirmer cette voie. Aussi,
: Le droit pénal est de plus en plus présenté comme une piste possible pour répondre aux crimes coloniaux. Ses défenseurs et architectes mettent en effet en avant plusieurs finalités pour le défendre : les objectifs pénologiques, les défis historiques, la fonction symbolique, les attentes morales et l’effet cathartique. Mais ces éléments de légitimation sont principalement les alibis, c’est-à-dire des moyens de défense signifiant qu’il est simplement au bon endroit et au bon moment. Or, il importe de rappeler que ces alibis ne tiennent bien souvent pas... non pas pour exclure le droit pénal de la problématique liés aux crimes coloniaux mais pour le remettre à sa
: « Crimes français en Algérie (1954-1962) : que dit le droit ? », telle était la question posée lors d’un colloque qui s’est tenu à Lyon, en juin 2022 et dont les actes sont publiés dans ce dossier. Avant de me pencher sur les réponses, je souhaiterais contextualiser l’exercice auquel nous nous sommes livrés pendant ces trois demi-journées. Je voudrais le faire en évoquant, citant un certain nombre de personnes issues de diverses disciplines, auxquelles je suis attaché. Contextualiser Je souhaite contextualiser en évoquant et en citant un certain nombre de personnes issues de disciplines différentes, dont la pensée m’est précieuse. Trois d’entre elles étaient présentes parmi nous ou auraient dû l’être. Alain Supiot d’abord. Je l’entends encore dire (c’était à Goutelas il y a quelques années) que nous étions de la génération qui a échappé au chômage, à la poliomyélite en amont, au sida en aval, et à la guerre d’Algérie. Jean-Paul Jean ensuite (c’était à Izieu plus récemment) qui a
: Il est des livres réjouissants, quand bien même leur sujet ne l’est pas. « Crimes sexuels et société à la fin de l’Ancien Régime » d’Enora Perroneau Saint-Jalmes entre indubitablement dans cette catégorie. À partir de 31 affaires criminelles dont les dossiers sont conservés aux Archives départementales de l’Yonne et tirées des fonds des justices royales et seigneuriales de Sens et d’Auxerre, l’auteure nous livre une étude juridique, sociale et culturelle du crime de viol qui, jusqu’à maintenant, a peu mobilisé les chercheurs. Rendant hommage à l’éminent précédent de George Vigarello, Histoire du viol, XVI e -XX e siècles, paru en 1998, Enora Peronneau Saint-Jalmes explique avec pertinence que cet ouvrage majeur et pionnier n’a en rien épuisé le sujet dans la mesure où l’Ancien Régime pour y être abordé n’a pas concentré toute l’attention de l’auteur qui s’est davantage attardé sur l’époque contemporaine. C’est donc un manque historiographique que la présente étude comble avec brio. Le
: Il n’existe aujourd’hui aucun musée relatif à l’avocature en France, pas plus que de Musée de la Justice. Le Musée du Barreau qui appartient à l’Ordre des Avocats à la Cour d’appel de Paris est, à ce titre, une institution unique. Il a pour mission la transmission et la valorisation de l’histoire des avocats. Héritiers des avocats du Parlement de Paris, les avocats parisiens ont constitué un patrimoine important, constitué de livres, d’objets d’art, de peintures, sculptures, gravures, médailles, manuscrits..., enrichi au fil des siècles. Ses collections privées, comportant plus de 12 000 œuvres et livres, concernent l’histoire des avocats et, plus généralement celle de la Justice. Voici un aperçu du Musée du Barreau de Paris, de ses origines à nos
: Cet article souhaite montrer que les gibets, les fourches patibulaires et les potences ont leur place dans la constitution, la conservation et la valorisation d’un patrimoine judiciaire historique. Pour ce faire, il présente les rapports que les hommes du passé et du présent ont entretenus et entretiennent avec les structures de pendaison, la façon dont les hommes ont perçu et perçoivent la justice à travers elles. Il analyse également ce patrimoine pénal selon différentes échelles d’observation (passé/présent, individuel/collectif, famille/société, privé/public, etc.), que cela soit en termes d’héritage et de transmission, qu’en termes d’identité et de
: Cet article vise, sous la forme d'un retour sur expérience, à interroger les possibilités de patrimonialisation de la prison Jacques-Cartier, à Rennes, espace architectural à la fois ordinaire et exceptionnel de l'histoire carcérale française, qui a fermé ses portes en 2010. L'exceptionnelle conservation de ce b'timent et son rachat par la métropole constituent en effet une opportunité sans précédent de penser une reconversion de la prison qui relierait la recherche scientifique et la société, tout en questionnant la place de ce « patrimoine sombre » dans l'imaginaire urbain rennais. En analysant les premiers mois du projet de reconversion mené par la métropole et en interrogeant la place des sciences sociales – notamment l’histoire - dans ce processus, cet article envisage la prison Jacques-Cartier comme une opportunité pour concevoir, dans un processus concerté et co-construit, un lieu de médiation possible entre la recherche scientifique et l’espace citoyen. Dans cette
: La destruction programmée en 2018 des b'timents historiques de la prison des Baumettes initie pour le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem), début 2019, l’enquête « Graffitis et créations carcérales ». Reprenant la question de la prison et de l’enfermement, l’enquête se déploie en deux volets : d’une part, la constitution d’une documentation photographique en partenariat avec le service de l’Inventaire général du Patrimoine PACA qui prend pour objet la prison en tant que telle (ses b'timents et son architecture, ses graffitis) et d’autre part, une collecte d’éléments affichés dans les cellules, d’objets créés ou détournés par les détenus et relatifs à leur vie quotidienne. L’enquête se matérialise par plus de deux mille photographies réalisées par le service de l’Inventaire général du Patrimoine PACA, un versement aux archives de cent quarante documents collectés dans les cellules et les coursives, quarante-deux items inscrits à l’inventaire du musée et
: Le documentaire L’affaire du crime du « Lion d’Or » a été réalisé par Hervé Colombani à partir des recherches de trois chercheur.euses (en histoire du droit, histoire sociale des homosexualités et histoire du corps) sur un dossier d’archives judiciaires conservé aux Archives départementales du Nord : le dossier de procédure du meurtre de Victor Bocquet en 1925 à Lille. La longue enquête de ce crime a bousculé le milieu de la prostitution à Lille et s’est soldé par un échec. Treize ans plus tard le mystère sera résolu du fait des aveux spontanés du meurtrier. La trame de fond de cette affaire est l’homosexualité de la victime. Dans le cadre d’une réflexion sur la valorisation du patrimoine sombre, cet article revient sur la genèse du projet à savoir les travaux respectifs des chercheur.euses qui se sont saisi.es de l’affaire par des prismes différents, sur les enjeux du documentaire et sur sa
: Coordination : Hélène Ménard (CRISES E.A. 4424, université Paul-Valéry Montpellier 3) et Diane Roussel (ACP – EA 3350, université Gustave Eiffel) Présentation Les recherches historiques ont surtout privilégié une approche de la magie, de l’astrologie et de la divination comme objets d’une criminalisation progressive – singulièrement pour la sorcellerie, jusqu’au moment où ces crimes sont considérés comme imaginaires et renvoyés au rang de petits crimes astucieux (par ex. Liebs 1997 ; Rives 2003 ; Rives 2006 ; Soman 1977 ; 1992). Toutefois, ni linéaire ni absolu, le processus de désenchantement du monde et de sécularisation de la culture judiciaire n’efface pas subitement les pratiques sociales incantatoires et divinatoires ( Porret , 2008). En témoigne le temps long des procès pour magie qui ont été étudiés de l’Antiquité jusqu’à l’époque moderne, voire contemporaine, notamment dans d’autres aires civilisationnelles ( De Rosny 2005 ; Fancello, Bonhomme 2018 pour l’Afrique contemporaine,
: Editors: Hélène Ménard (CRISES E.A. 4424, université Paul-Valéry Montpellier 3) and Diane Roussel (ACP – EA 3350, université Gustave Eiffel) Presentation Historical research has mainly focused on magic, astrology and divination as objects of progressive criminalisation - particularly in the case of witchcraft, until such time as these crimes are considered to be imaginary and relegated to the rank of cunning petty crimes (e.g. LIEBS 1997; RIVES 2003; RIVES 2006; SOMAN 1977; 1992). However, neither linear nor absolute, the process of disenchantment with the world and the secularisation of judicial culture does not suddenly erase incantatory and divinatory social practices (PORRET, 2008). This is borne out by the long history of magic trials, which have been studied from Antiquity to the modern or even contemporary period, particularly in other civilisational areas (DE ROSNY 2005; FANCELLO, BONHOMME 2018) for contemporary Africa, or the case of voodoo in colonial areas (PLUCHON 1987;
: Should the heritage of justice be considered a “dark heritage”? The questions raised in this new issue of Criminocorpus journal in the context of the project’s 20 th anniversary celebrations in 2023 are in line with its long-standing willingness to promote the creation of a museum of justice in France to showcase the entire judicial world and penal chain; a unifying place that could bring together all institutional memories and would be both scientifically demanding and open to the public. The first virtual groundwork was laid in 2016 as we launched the first online digital museum dedicated to the history of justice. Since then, the editorial policy of Criminocorpus has always remained in line with this perspective . The question of the relationship between historians of justice and the notion of heritage was raised as early as the 1990s, when Jean-Claude Vimont set a few milestones pleading in favor of studying the penal heritage of Haute-Normandie by questioning his own
: Maître de conférences en Histoire et Archéologie du Moyen Âge à l’université de Lille depuis 2021, membre junior de l’Institut Universitaire de France depuis 2021, Mathieu Vivas s’intéresse à la mort, et plus particulièrement aux « mauvais morts » depuis sa thèse, soutenue en 2012, et qui s’intitulait La privation de sépulture au Moyen Âge : l’exemple de la province ecclésiastique de Bordeaux (X e – début du XIV e siècle) . Novatrice, sa réflexion se nourrissait à la fois d’exemples issus des sources écrites mais également de découvertes archéologiques, traduisant une véritable approche interdisciplinaire. C’est ce travail qui paraît aujourd’hui sous le titre de “Ni larmes ni sépulture”. Privation de sépulture et inhumation infamante dans la province ecclésiastique de Bordeaux (fin XI e – XIV e s.) . Remanié par rapport à la thèse, comme en témoigne notamment l’intervalle chronologique resserré notable dès le titre de l’ouvrage, le texte apparaît également très raccourci, dans un souci
: Faire la synthèse des savoirs sur les polices en France depuis le XVI e siècle, et rendre compte des problèmes complexes qui en ont réglé le fonctionnement à travers le temps, constituent le défi relevé par Vincent Milliot, Emmanuel Blanchard, Vincent Denis et Arnaud Houte dans cette très belle Histoire des polices en France . Les auteurs expliquent comment s’est construit l’objet « police » sur un temps long, dans l’historiographie comme dans la pratique. L’approche a l’avantage de démontrer avec précision que la construction de l’ordre public en France n’est pas un processus linéaire et sans résistance, tant s’en faut : au contraire, la lente professionnalisation des polices à partir de l’époque moderne oscille sans cesse entre force répressive et force protectrice. Vincent Milliot assure la première partie de l’ouvrage, « Les polices entre villes et État ». Il aborde la mise en place progressive de l’administration urbaine et des forces de l’ordre en France, de la fin du XVI e
: Condamner à mort au Moyen Âge se présente d’emblée comme une synthèse magistrale de l’histoire de la peine de mort. La t'che était difficile, tant la réception du public de cette matière historique persiste à la voir traversée de cruauté et de répression effrénée. Mais Claude Gauvard n’est pas une historienne succombant aux schémas faciles projetant le Moyen Âge dans une forme d’hiver de notre histoire. De son aveu même, après des décennies de travail rigoureux sur la justice criminelle, elle a tardé à livrer cet ouvrage, tant il lui semblait devoir affiner, encore et encore, son approche. Car l’historienne en maîtrise les archives, les silences, la méthode et l’historiographie dans toutes les nuances possibles. Elle sait déployer sa vision dans les angles les plus méconnus du savoir, revenir en arrière, et de nouveau récolter le savoir dans une nasse de compréhension nouvelle. En peu de mots, quelle autre expertise aurait pu aboutir au présent ouvrage ? Aucune, si bien qu’alors